De Guinée en Gambie, l’éco-mode commence à conquérir les rues d’Afrique de l’Ouest. Un reportage de Kate Thomas sur cette tendance de la mode qui ne donne pas mauvaise conscience
Vendredi soir. Le Palais de la Couture d’Abidjan est en pleine effervescence. Dans la pièce des défilés, les mannequins aux longues jambes, revêtues de soies africaines, de coiffes vert émeraude et de robes brodées se pavanent sur le podium. Au moment où les filles exécutent leur revirement final, l’audience explose en ovations et en applaudissements. Parmi ces créateurs, on recense l’éco-styliste ivoirienne Maimouna Gomet. Elle se démarque réellement comme la star du spectacle. Il y a 5 ans, Gomet a réuni passion de la mode et engagement vis-à-vis de l’environnement, en créant une délicieuse ligne de vêtements entièrement fabriqués à base de sacs de cacao inusités (La Côte d’Ivoire est le premier exportateur mondial de cacao). “Le concept s’appelle Waboua” dit-elle en souriant. “Cela signifie que vous ne devriez jamais rien jeter.”
Dans l’ensemble du monde de la mode en Afrique occidentale, d’autres stylistes suivent les traces, exemptes de carbone, de Gomet. De Conakry jusqu’au Cameroun, la scène de la mode commence à prêter attention aux besoins des communautés locales et à l’environnement. Certains exportent déjà à l’heure actuelle des éco-collections comme des sacs recyclés, des colliers et des chaussures à destination de l’Europe et des États-Unis. Même les Nations Unies ont relevé le flambeau en lançant plus tôt cette année, l’initiative Africa Inspires en relation avec les agences de développement. L’objectif de ce programme est de rassembler les designers africains, les fabricants, les acheteurs, les responsables gouvernementaux et les ONG, dans un dialogue ouvert sur la façon de dynamiser la mode éthique en Afrique sub- saharienne. Et cela donne déjà des effets. Des maisons de couture orientées commerce équitable et soucieuses des enjeux écologiques font progressivement leur apparition, depuis le quartier difficile de Treichville à Abidjan (là où se trouve la boutique de Gomet) jusqu’aux rues de Yoff à Dakar.
Cette partie d’Afrique de l’Ouest s’est toujours distinguée par les vêtements et la musique. Circulez à travers les principales rues de Conakry, Banjul et Dakar, et vous verrez une profusion de couleurs, des accessoires surdimensionnés et des femmes qui portent des tenues parfaitement coordonnées. À l’ombre des baobabs d’Abidjan et des gratte-ciel roses et fluets, les fashionistas se rassemblent pour discuter. Déambulez dans les rues du Plateau, avec ses immeubles de bureau éclatants qui fendent le bleu du ciel africain, et vous entendrez le claquement des talons hauts. On comprend pourquoi la ville est parfois comparée à un mini Manhattan. Si ce n’était pour Gomet, les plantations de cacao de la Côte d’Ivoire rurale paraîtraient à dix mille lieues d’ici. “L’économie de la Côte d’Ivoire repose sur l’agriculture, avec des produits comme le cacao et le café. J’ai donc décidé de faire la promotion de ces cultures en créant ces collections de vêtements “ explique Gomet, en montrant une blouse effilochée beige où sont imprimés les mots ‘Cacao – Produit en Côte d’Ivoire’. Sa gamme produite et vendue sur les lieux, comprend des jupes, des pantalons, des blouses et des sacs superbes, décorés de perles et d’accessoires africains.
À quelque 1 795km de là, à Dakar, la styliste Dasha Nicoue partage la même philosophie. L’année dernière, elle était à la tête de l’événement Bio Top, dont l’objectif était de marier mode et écologie. Son inspiration? “Les déchets en plastique. Nous en sommes inondés au Sénégal : conditionnements, bouteilles, emballages… Chaque jour, cinq millions de sacs en plastique sont jetés et cela prendra au moins 400 ans pour qu’ils se décomposent” confie-t-elle. Dans le cadre de l’événement, Nicoue a encouragé les jeunes stylistes à créer des tenues à partir de vieux sacs en plastique. Ces créateurs ont pour modèles de grands noms de la scène de la mode ouest- africaine, comme les ivoiriens Maseyni Ouatara et Micheal Gamor, qui ont une maison de couture au Ghana. Nicoue confie qu’il adorerait que le Sénégal produise dans le futur, des emballages respectueux de l’environnement, éventuellement par l’utilisation des fibres du plantain ou du manioc.
Au Sénégal également, la figure marquante de la création contemporaine Oumou Sy, qui maîtrise les matériaux traditionnels, s’est mise à expérimenter les Cds invendus de musique africaine, en les cassant en petites pièces pouvant servir pour relever l’éclat d’une robe ou d’une jupe. Et il y a deux ans, des expatriés installés au Libéria ont fondé Cassawa, une entreprise qui paie d’ excellents salaires aux stylistes libériens de talent et aux couturiers en échange de somptueux vêtement conçus dans un esprit éthique, disponibles à la fois dans le prêt-à-porter et le sur mesure.
Depuis peu, cette vague d’éco-mode est également en train de se répandre en Afrique de l’Est. Dans la ville ougandaise de Kyambogo, au sud de Kampala, les femmes qui ont fui les violences opposant le gouvernement à l’Armée de Résistance du Seigneur, réalisent des colliers à partir de papier recyclé.
Le résultat est tout à fait spectaculaire. Les colliers sont roulés en utilisant des journaux imprimés avec des encres bleues et vertes ; si vous regardez bien, vous pourriez même lire une partie des grands titres ou identifier la date. Ces tours de cous sont vendus en Ouganda, au Rwanda et au Kenya. Dans le même esprit, une nouvelle ligne de bijoux a été créée par la designer Pippa Small, qui a collaboré avec Gucci et Chloe. Sa dernière collection, pour la maison de mode branchée Topshop, propose des pièces fabriquées à partir de morceaux de cuivre de récupération. Elles sont assemblées dans la banlieue en expansion de Kibera au Kenya. “Le but est d’améliorer le quotidien de ces communautés, de leur procurer des revenus équitables et des emplois dans un pays où l’on trouve peu d’investissements dans le secteur textile” dit Ms Small.
De retour au Palais de la Couture d’Abidjan, le défilé touche à sa fin. Pour le bouquet final, un modèle masculin débarque sur scène, son vêtement conçu entièrement à partir de sacs de cacao. Autour de son poignet, il porte une série de bracelets beiges à franges, agrémentés de grains de cacao. Il a une superbe allure avec une touche funky, un peu débrayée. L’une des jeunes femmes dans l’assistance le dévisage. “Même ses yeux sont couleur chocolat” s’esclaffe-t-elle en frétillant. Au placard, Coco Chanel ! La nouvelle tendance de la mode pourrait bien prendre la forme de sacs de cacao.
Faites le plein d’éco-tendances de confection locale d’Afrique de l’Ouest et de l’Est
- Disponible dans son magasin et atelier près du Marché de Treichville, Abidjan. Ouvert du lundi au vendredi, de 9 à 17H
- Achetez-les dans les magasins de souvenirs dans tout l’Ouganda, au Rwanda et au Kenya ou en ligne sur beadforlife.com
- Peut être acheté en ligne à l’adresse made.uk.com
- En face du bâtiment des NU, Monrovia, Liberia. Ouvert les samedis de 15 à 17H