Sylvia Owori est incontestablement la grande dame de la mode en Ouganda. Daniel Howden l’a rencontrée à Kampala et a découvert une femme animée autant par son esprit d’entreprise que par sa créativité
Faire reculer les frontières de la mode en Afrique n’a pas toujours été une position confortable pour Sylvia Owori. Elle se souvient de ses années d’adolescence dans les années 1980, et de son intérêt pour les vêtements, à une époque où une simple minijupe aurait causé un scandale.
Après deux décennies, Owori, extrêmement confiante, est aujourd’hui une styliste de mode reconnue, éditrice du premier magazine feminin de luxe d’Ouganda, très présente sur la scène sociale de son pays natal. La première dame de la mode d’Afrique de l’Est accumule les premiers prix et elle s’est forgé la solide réputation d’obtenir ce qu’elle veut. Très récemment, elle a étendu sa chaîne de boutiques de mode dans la capitale Kenyane Nairobi, et d’autres ouvertures sont attendues.
Le parcours a été long. Pour Owori, il a démarré laborieusement dans le quartier ouvrier peu glamour de Newham, dans le sud de Londres. Lorsqu’elle a réalisé que sa passion pour le stylisme était en avance sur la mentalité de son pays natal, la jeune femme a sauté le pas et s’est installée dans la capitale du Royaume-Uni en quête d’un espace qui lui permette de s’exprimer. À 19 ans, elle a commencé une nouvelle vie dans un flat de la municipalité avec sa grand- mère dont le mari est britannique. Ce dont elle se souvient particulièrement ne sont ni le changement de climat ni les conditions difficiles dans cet environnement urbain, mais plutôt le sentiment d’une libération.
“L’Afrique fait partie intégrante de moi, mais lorsque je vais en Europe, je me sens chez moi. Je peux me raccrocher à beaucoup de choses”, dit Owori. Sa voix est pleine de gaieté, mais il en émane également une note plus grave : l’intonation de la véritable ambition, plus qu’une expérience légère de la vie.
“Une grande partie de mon inspiration me vient de l’Occident, et pas seulement de l’Afrique,” poursuit-elle. L’ ambition d’Owori n’a pas de limites, et malgré qu’elle ait entendu le mot ‘non’ durant toute son existence, elle refuse de l’intégrer dans son vocabulaire. Elle confirme : “J’ai de l’énergie et je ne crains pas de me lancer dans de nouveaux projets. Je veux être une leader.”
Lors de son retour en Ouganda quelques années plus tard, avec un diplôme de design de mode en poche de l’Université de Newham, elle n’avait pas vraiment d’autre choix que d’être une pionnière. La scène de la mode était tout à fait inexistante. “Je souhaitais rentrer dans mon pays et leur transmettre ce que j’avais appris,” explique-t-elle. “Pour moi, c’était la mode, pour d’autres, c’est le droit ou autre chose encore. Vous devez mettre à profit vos propres points forts.”
Pour elle, le terme ‘autonomisation’ est devenu un refrain, compréhensible venant de quelqu’un qui se souvient de la dure existence de sa mère, qui a élevé sept enfants. Son père est décédé alors qu’elle était petite et ce qu’elle retient de lui est marqué par le côté noir de la personnalité de ce dernier, par le fait qu’il battait sa mère. C’est lorsqu’elle parle de sa mère qu’Owori paraît, pour la première fois, moins sûre d’elle.
“Je ne crois pas que j’y arriverais, élever sept enfants. Ma mère était peu instruite mais elle nous a tous envoyés à l’école. Elle a dû travailler dans de nombreux petits boulots. Nous la voyions à peine,” se souvient-elle. Tandis qu’Owori décrit sa mère comme quelqu’un qui l’a soutenue, elle se remémore aussi sa déception lorsque sa fille lui a dit qu’elle ne serait pas avocate ni médecin.
Au lieu de cela, elle est devenue styliste. Mais par quel bout commencer ? Face à son besoin de vêtements et ensuite de mannequins, Owori décida de s’en sortir par elle-même, en montant la première maison de couture et à la fois agence de mannequins en 1999. Les sceptiques étaient légion. “Tout le monde pensait qu’il était inimaginable d’avoir une industrie de l’habillement en Ouganda,” confie-t-elle. “Certaines personnes considéraient même qu’une agence de mannequins, c’était de la prostitution déguisée.”
Aujourd’hui, Owori figure parmi les premiers noms de la liste sur les invitations aux événements de la haute société de Kampala, alors qu’elle a été accusée par le passé d’être une proxénète. “Nous organisions des défilés avec des chaussures plateformes et des minijupes et cela déclenchait l’indignation,” se souvient-elle. “L’Ouganda est un pays très conservateur. Les parents me disaient : ‘Non, vous n’allez pas corrompre nos enfants.’ Ils déclaraient que je faisais la promotion de la prostitution et que c’était dégradant.”
En 2000, elle monte son premier défilé personnel, ‘Visage d’Afrique’, bien qu’elle insiste sur le fait que ses influences ne soient pas confinées à son pays d’origine. En 2004, elle lance son propre label de couture éponyme, vendu exclusivement à Kampala et à Nairobi. “Je ne suis pas une styliste africaine typique,” confie-t-elle. “Vous ne voyez pas les mêmes pièces à chaque saison et je ne promeus pas seulement les matières africaines. Mes vêtements sont un mélange qui peut être porté partout dans le monde.”
2001 a été un moment-clé d’après elle, lorsqu’on lui a demandé de s’occuper du concours de beauté Miss Ouganda, une affaire qui avaient été délaissée durant les années précédentes. “Je savais que nous devions voir grand,” dit-elle. “Ma source d’inspiration était les Oscars. Nous avons opté pour le style tapis rouge.”
Sa réputation, dans son pays et à l’étranger, a monté d’un cran il y a trois ans, lorsqu’elle a reçu la commande de production des costumes du film The Last King of Scotland, nominé aux Oscars. C’est l’histoire de la grandeur et de la décadence du dictateur ougandais Idi Amin.
Les collections d’Owori se situent entre des réinterprétations des tenues de Jackie O dans les années 60 et sa toute dernière entreprise proposant des adaptations des robes traditionnelles de cérémonie. “En Ouganda, nous avons une robe traditionnelle appelée buswti.” Un vêtement lumineux, très coloré, compliqué à réaliser et qui doit être drapé sur la personne qui le porte. “C’est très beau mais aussi inconfortable, et vous devez porter d’autres vêtements en dessous – c’est impossible à garder sur soi toute la journée. Je vais moderniser ce modèle et le rendre agréable à porter chaque jour,” confie-t-elle.
Son style personnel est changeant. “J’aime les couleurs très vives, les jaunes et les rouges, les couleurs qui se démarquent et qui se remarquent. J’aime exprimer mes sentiments. Porter du jaune signifie avoir confiance en soi, noir, quand je me sens un peu déprimée.”
Un autre projet qu’elle a réussi à mener et qui a aussi apporté une nouvelle dimension est le magazine African Woman, un hit sur les présentoirs dans toute la région des Grands Lacs. Au premier regard, c’est un titre conventionnel de la presse féminine, mais la diversité des articles touche à tous les sujets, depuis les rubriques ‘trucs et astuces’ jusqu’aux blessures violentes infligées par la situation des Enfants Soldats. Infatigable, Owori ne s’arrête pas là non plus. Son dernier projet : une émission de télévision sur les questions du quotidien.
“J’aimerais aider les femmes à s’autonomiser,” dit-elle, ensuite vient son goût pour l’ambition: “Je voudrais être plus grande qu’Oprah et son talk show.”