Keeping it real

Paroles d’espoir

Poétique, percutant et pertinent, le Parlement Hip-Hop de Nairobi constitue une source d’inspiration pour la jeune culture émergente au Kenya. Un reportage de Daniel Howden

Le style est résolument urbain, la pose est cool, le débit est pressant, agressif…Pas de doute, c’est du hip-hop. Les mots frappent, insolites : “Ask yourself what is fair and what is not/You were born as a life not an afterthought/It’s often thought there’s someone else to blame/ If you ask me I feel that is lame…(Posez-vous la question, qu’est-ce qui est juste et injuste/Vous êtes né, comme un être vivant et pas une réflexion après coup/On croit souvent que c’est la faute de quelqu’un d’autre/Si vous me le demandez, je trouve que c’est boiteux…).”

Les paroles font partie de ce que MC Muki Garang désigne comme du “hip-hop revendicatif”. Elles sont nées dans les clubs underground de la scène musicale du ghetto de Nairobi, dans le sillage de la création du Parlement Hip-Hop.

Ce ‘parlement’, qui a débuté comme un collectif d’artistes est sans doute l’héritage le plus intelligent et porteur d’espoir, après les troubles qui ont secoué le Kenya lors des élections controversées de décembre 2007. Son rôle était de symboliser l’unité au-delà des différences ethniques. Il constitue en outre la meilleure défense du hip-hop contre les idées reçues, qui bien souvent décrivent ce courant musical comme une force diabolique.

Bien qu’il ne se soit pas arrogé personnellement ce titre, Muki – pas de son vrai nom – est le porte-parole du parlement.

À quoi reconnaît-on l’appartenance d’un rappeur au Parlement Hip-Hop ? Eh bien, “il ne s’emparera pas du micro pour déhancher les foules, il prendra le micro et commencera à lancer des mots provocateurs,” explique Muki.

Dès l’annonce de la création du parlement, quelque 60 MC (Maîtres de cérémonie) ont participé à sa première ‘session’. Celles-ci ont pris la dimension d’un forum de représentation des artistes, qui témoignent de situations qu’ils ont vécues. Bankslave, l’un des artistes grafitti les plus talentueux, figurait au nombre des MC. Ses réalisations brillamment colorées d’art urbain sont souvent utilisées pour “faire briller” les noms des rappeurs, mais il a pris conscience qu’elles pouvaient également véhiculer des messages plus profonds.

“Mes graffiti déclenchent une prise de conscience (comme le hip-hop), ils s’adressent à la fois aux personnes normales et aux esprits dérangés. Leurs couleurs peuvent modifier vos affects.”

Face aux lettres rouges d’1m50 de hauteur constituant le mot “cran” (“guts”), il sourit, “avant, cet espace était juste un mur.”

Les MC ont rédigé une déclaration collective, qu’ils ont remise aux Nations Unies à l’occasion des discussions qui se sont tenues après les élections, sur la création d’un gouvernement unifié au Kenya. Ce message est imprégné tant du langage de la jeunesse des rues que celui de la diplomatie : “Nous, les MP/MC du Parlement Hip-Hop, utiliserons nos talents de MCing pour influencer nos pairs en vue de réduire les effets négatifs du tribalisme… Nous pourrons seulement être cool si la paix s’installe dans notre nation.”

Assis sur le toit de Ghetto Radio, dans le centre-ville de la capitale du Kenya, Muki raconte l’histoire de ce parlement. Il explique que le Kenya est un pays marqué par une “profonde ethnicité”, et que dans ce contexte, la seule force pouvant la neutraliser est l’urbanisation.

La plupart des Kenyans qui se sont regroupés à Nairobi ces dernières années sont des teenagers faisant des célèbres banlieues de la capitale des moteurs de la jeune culture émergente à l’échelle du pays. C’est le cas notamment de Kibera, forte d’un million d’habitants.

Le hip-hop a envahi ce nouvel univers dans le milieu des années 90, trouvant immédiatement un écho auprès de la jeunesse, qui s’identifiait totalement à cette pratique musicale. Ces sous-cultures urbaines ont constitué un espace “neutre” au sein duquel les tensions tribales sont retombées. Ce territoire s’est d’emblée démarqué comme un nouveau point de départ de la réunification des populations. Véritable culture post-ethnique, elle possède même son propre langage : le sheng, un mélange de swahili ‘estropié’, d’anglais et de langues tribales. Le sheng a donné au hip-hop de Nairobi son caractère distinctif, son parfum égalitaire.

“Lorsque vous parlez anglais, je peux dire d’où vous venez et où vous avez été éduqué. C’est la même chose en swahili,” confie Angel de Ghetto Radio, qui diffuse principalement en sheng.

Elle se plaint du fait que le swahili, avec ses longues introductions, est trop formel pour les jeunes.

“Le parlement a été un facteur d’unification,” confirme Mwafrika, un DJ de Ghetto Radio et l’un des membres fondateurs du collectif. “Nous nous sommes tous retrouvés autour du même amour pour le hip-hop et pour la musique.”

Mwafrika, un nom de scène qui signifie individu africain en swahili, en connaît un bout sur les ghettos. Sa mère, originaire des bidonvilles, était vendeuse de rue. Elle gagnait sa vie comme elle le pouvait, en vendant de l’Odowa, des pierres tendres concassées pour lesquelles les femmes enceintes ont parfois un désir irrésistible.

“Le hip-hop représentait mon seul espoir,” se souvient-il. Aujourd’hui, il a une émission en soirée sur Ghetto Radio, trois fois par semaine, appelée Nai Raw, et il travaille comme MC sur le côté. “La plupart des artistes ‘d’opinion’ doivent avoir un deuxième job,” souligne-t-il. L’un d’entre eux, Die Hard, est journaliste à l’agence de presse Reuters ; Muki est ingénieur des télécoms ; un autre encore, Mwaura, astique le plancher d’un café du centre-ville. Face à leur rapide percée, les fondateurs du Parlement Hip-Hop ont la conviction que les MC ne doivent pas oublier leur responsabilité vis-à-vis de leur communauté. “Lorsque vous avez faim, vous arrivez difficilement à vous mettre en condition et à rapper,” souligne Muki. “En plus du rap, certains décideront d’ouvrir une petite affaire, comme une échoppe de barbier,” poursuit-il. D’autres le considèreront comme un point de départ, un tremplin pour se faire remarquer comme un MC prometteur.

Muki maintient toutefois que parallèlement à la poursuite du travail musical individuel des artistes, le parlement doit “évoluer vers quelque chose de plus ambitieux”.

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