Le réalisateur belge Thierry Michel a la réputation de centrer son objectif sur des sujets de controverse en Afrique. Lors d’une interview sur son dernier documentaire, il a expliqué à Nina Lamparski dans quelle mesure l’activité minière non réglementée au Congo est en train de connaître une révolution
Il a été emprisonné, il a subi des menaces et les autorités africaines l’ont mis sur une liste noire. Mais jusqu’à présent aucun obstacle ne s’est avéré insurmontable pour empêcher le réalisateur et scénariste belge Thierry Michel de poursuivre son travail. Par ses reportages, il contribue inlassablement à donner à la République Démocratique du Congo ce dont elle a sans doute le plus besoin en tant que nation post-coloniale et indépendante : une abondance d’archives audiovisuelles s’attachant à suivre la chronique mouvementée de son histoire passée et présente. Dans une région qui a été durant trop longtemps dépourvue de ses archives historiques, cet homme calme et charismatique a acquis un statut de quasi légende auprès de la population locale.
Le bar de l’hôtel chic dans lequel nous avons rencontré le réalisateur à Bruxelles, pour nous entretenir de son dernier documentaire, Katanga Business (sortie en Avril), est aux antipodes des étendues de plaines rouges, des villages poussiéreux et des territoires exotiques qu’il a explorés avec sa caméra durant plus de 30 ans.
Au cours de sa brillante carrière, Michel a fait la lumière sur l’aide humanitaire armée en Somalie, l’héritage colonial de l’Afrique et le rôle socio-culturel du fleuve Congo. Ce qui lui a sans doute valu sa plus grande renommée est ce portrait du dictateur Joseph-Désiré Mobutu, un film intimiste en trois volets, réalisé après la disgrâce du dirigeant à la suite d’un long règne de trois décennies, sur un pays alors connu sous le nom de Zaïre. Diffusée en 1999, cette ‘tragédie shakespearienne’ a largement continué à circuler en RDC sous forme de copies pirates, c’est en tout cas ce qu’attestent les media locaux.
Toutefois, malgré la nature critique de son travail, Michel confirme que son but “n’est pas de juger mais bien de lancer des défis et de confronter les situations”.
Avec Katanga Business, ce Wallon de 56 ans s’aventure dans un nouveau territoire. Alors que ses films précédents tournaient plus autour de sujets socio-politiques, ce nouveau documentaire examine “la guerre économique implacable” que sont en train de se faire les hommes d’affaires européens, américains et chinois, tous concurrents dans la course aux contrats qui se chiffrent en plusieurs millions de dollars dans les mines du Katanga, l’une des provinces les plus riches en minerais de la RDC.
Le choix de son sujet, comme le dit Michel, a été en partie influencé par son enfance dans la ville de Charleroi, en Wallonie, autrefois un important nœud industriel de la production du charbon et de l’acier, qui se bat aujourd’hui contre le chômage et la paupérisation.
“Mon grand-père était mineur, j’ai donc grandi baigné dans la culture des travailleurs et j’ai acquis une forte conscience sociale,” déclare-t-il. “La région est connue comme le Pays Noir et j’ai développé une fascination pour les paysages rudes et les visages des gens marqués par des rides profondes, par les années de labeur sous terre. Une autre chose m’a également marqué, c’est le déclin d’un monde avec la fermeture des usines et en corollaire des vies brisées.”
À la différence de Charleroi, les mines du Katanga continuent à tourner. Du cobalt au cuivre et des diamants au radium, le sud-est de la région représente un véritable paradis pour les investisseurs. Néanmoins, cette abondance de richesses naturelles n’a réussi qu’à déboucher sur la corruption et la fraude généralisées, allant de concert avec un manque d’organisation et des investissements limités. Résultat : la population vit toujours dans un état d’extrême pauvreté, les infrastructures sont rudimentaires et les services publics particulièrement réduits.
“Sous Mobutu, les mines du Katanga étaient nationalisées et gérées par la firme Gécamines, propriété de l’État, qui a rapidement basculé dans la corruption et conduit l’entreprise au bord de la faillite,” poursuit Michel. “Dans la période qui a suivi son règne, le commerce a de nouveau été privatisé. On a assisté à l’arrivée de nouvelles jeunes compagnies et, fait important, des renégats soucieux de faire rapidement du profit ont commencé à infiltrer le marché pour revendre et exporter illicitement des minerais bruts. Vous avez donc d’un côté le secteur officiel, dans lequel les multinationales occidentales et asiatiques utilisent leurs méthodes d’exploitation et apportent leur propre main d’œuvre, et de l’autre, le secteur informel, artisanal où les mineurs excavent et creusent à la main, dans un milieu totalement non régulé.
Une bataille est en train d’être livrée ici entre les grosses compagnies multinationales, entre continents concurrents et les économies émergeantes, sur fond également de guerre sociale pour les Africains qui assistent au partage des profits générés par la terre de leurs ancêtres, et dont tout le monde bénéficie sauf eux. En outre, on déplore d’énormes dégâts environnementaux suite à la déforestation par les grosses industries de pans entiers de terrain, bien que cela soit un aspect sur lequel je ne me suis pas encore complètement penché.”
Katanga Business, que Michel décrit comme “un thriller économico–politique basé sur la violence sociale”, montre “l’ensemble des acteurs impliqués dans le drame de la région, tandis que chacun tente de grappiller sa part du butin”.
Parmi ces derniers, on recense le patriarche industriel belge George Forrest, dont la mine familiale emploie environ 80 000 travailleurs ; Paul Fortin, un Canadien engagé par la Banque Mondiale et le gouvernement congolais qui tente de sauver l’agonisante Gécamines ; et les intérêts de l’État chinois représentés par M. Min, surnommé “l’homme aux neuf milliards de dollars” en référence à l’accord d’investissement conclu avec Fortin.
Mais le réel espoir du Katanga se dessine sous la forme du gouverneur de la province, également le héros local, Moïse Katumbi Chapwe, en fonction depuis février 2007. À peine âgé de 45 ans, ce politicien charismatique, qui est aussi propriétaire du club local de football TP Mazembe, incarne une nouvelle génération de gouvernance, de celle qui pourrait aider la région à s’émanciper dans le contexte de cette révolution industrielle en cours.
“Moïse est un homme d’affaires visionnaire qui comprend son peuple,” explique Michel. “La province est à présent face à une réelle chance de révolutionner la façon dont l’activité minière est gérée, en établissant des règles et des normes de régulation de son commerce, et en aidant enfin les populations locales à devenir autosuffisantes et à vivre du revenu de leurs richesses naturelles grâce à des équipements de pointe.”
Katanga Business vient juste d’être diffusé sur les écrans et déjà Michel travaille à son prochain projet, un tour d’Asie, y compris au Tibet. Lorsqu’il a appris que les officiels chinois avaient à nouveau fermé les frontières aux visiteurs étrangers, il s’est esclaffé : “Il faut croire que je n’aime pas prendre le chemin le plus simple.”