Chic choc city

Ville chic et choc

Qu’il écoute du zouglou et son répertoire de chansons drôles à résonance sociale ou qu’il danse sur les rythmes ludiques coupé décalé, John James témoigne de l’essor d’Abidjan en tant que capitale musicale de l’Afrique de l’Est

S’il fallait un seul mot pour qualifier la Rue Princesse dans le quartier occidental de Yopougon à Abidjan, ce serait “bruyant”. La rue entière n’est qu’un alignement sans fin de maquis – comme les appellent les Ivoiriens – ces bars-restaurants en plein air qui rivalisent de stratagèmes pour attirer les yeux et les oreilles des clients. Les lumières des néons flashent tandis que le coupé décalé (un mix de rythmes congolais et d’énergie ivoirienne) clame “Abidjan c’est chic choc” ou “Abidjan est doux”.

La plus grande ville de Côte d’Ivoire est connue dans toute l’Afrique comme la capitale par excellence des artistes, et ses bars et ses restaurants constituent ses principaux sites touristiques. “À Abidjan, on adore faire la fête, sans se soucier de savoir quel jour on est,” explique Divane, une chanteuse coupé décalé locale. “Dans les nightclubs, vous avez une grande variété de styles de musiques, mais c’est principalement le coupé décalé qui domine. Tout le monde peut facilement danser sur cette musique, on comprend qu’elle se soit exportée sans peine dans le monde entier.”

Stéphane Doukouré, connu comme Douk Saga, ancien leader d’un groupe d’Ivoiriens à Paris figure parmi les premiers à avoir lancé le mouvement coupé décalé. Cette musique a rencontré un succès phénoménal durant la crise politique qui a suivi le coup d’état en 2002. À cette époque, l’imposition du couvre-feu a eu des conséquences inattendues : la création d’un mouvement musical destiné aux fêtards qui se retrouvaient enfermés dans les clubs jusqu’à l’aube. Le centre névralgique de cette musique se trouve Rue Princesse, où les super-clubs accueillent les grands noms de la scène des DJs de Côte d’Ivoire.

Une musique de revendication

Si le champagne et les cigares, ces attributs du mouvement coupé décalé paraissent quelque peu extravagants, vous serez ravis d’apprendre qu’Abidjan est aussi à l’origine d’un autre genre musical qui a largement dépassé ses frontières : le zouglou. Le groupe Magic System est devenu le porte-drapeau du genre, après l’immense succès dans le monde francophone de leur super hit ‘Premier Gaou’.

Le zouglou a été lancé par des étudiants au début des années 1990, qui savouraient les nouvelles libertés de la démocratie multipartite tout en souffrant toutefois d’une économie en stagnation. “Le zouglou est comme la musique reggae en Jamaïque et le rap en Amérique,” confie Bilé Didier, fondateur du mouvement. “Parler zouglou-matiquement consiste à expliquer les luttes du quotidien dans un style tiré directement d’une pratique musicale avec laquelle nous avons grandi, appelée Woyo.

“Le Zouglou est réaliste et pragmatique,” poursuit-il. “Le coupé décalé repose sur une philosophie différente qui consiste plutôt à magnifier ce à quoi nous pourrions aspirer. C’est vivre la vie des super-riches, même pour un jour. On y trouve des personnes qui n’ont pas beaucoup d’argent mais qui dépensent des sommes folles dans les vêtements ou les bijoux – pour eux c’est une façon de goûter la grande vie.”

Didier est fier d’avoir assisté au développement du succès de Magic System à l’étranger, qui en corollaire a déclenché une vague d’intérêt pour le zouglou à l’échelle internationale. En contrepartie, ce phénomène a ravivé sa flamme à Abidjan. Didier recommande le Pams club aux II Plateaux, le Campus Premier à Marcory ou les dimanches soir le Recto Verso, Rue Princesse.

Les rythmes du changement

Tandis que le zouglou et le coupé décalé gravissaient les échelons du succès international et que leurs représentants devenaient des “voyageurs fréquents” en Europe et en Amérique du nord, un troisième style musical originaire de Côte d’Ivoire a produit sans doute deux des plus grands artistes du pays. À eux seuls, les stars du reggae Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly ont vendu des millions d’albums et lorsqu’ils ne sont pas en tournée dans l’un ou l’autre coin de la planète, ils organisent des concerts grandioses au Palais de la Culture d’Abidjan ou au Parc des Sports à Treichville. Ou encore, Place Parker (34 Rue Paul Langevin, zone 4), qui accueille de la musique reggae chaque week-end.

Toutefois la réputation d’Abidjan comme centre de la culture date bien avant l’arrivée de ces styles musicaux. Comme le souligne Bilé Didier, les établissements de la ville, les studios d’enregistrement et une importante classe moyenne ont toujours eu un effet de levier sur les artistes. “Durant des décennies, il fallait vous faire un nom en Côte d’Ivoire avant de pouvoir vous faire connaître en dehors du continent africain,” confirme-t-il. “À titre d’exemple, je peux citer Youssou N’Dour, Koffi Olomide, Salif Keita et Kassav, qui ont tous connu leurs premiers succès ici. La Côte d’Ivoire a toujours été la référence en Afrique en matière de musique, elle a toujours été à la pointe des tendances, mais malheureusement, pendant longtemps elle n’avait pas à proprement parler son identité musicale.”

Cette situation a changé. Au cours des deux dernières décennies, Abidjan a de plus en plus exporté son propre style. Aujourd’hui, la ville est en train de regagner sa réputation de lieu de convergence des “night clubbers” de toutes les nationalités.

À écouter

Branchez-vous sur notre playlist, une compilation qui vous offrira un parfait aperçu des tendances musicales d’Abidjan

- Magic System ‘Premier Gaou’ (zouglou) - Yode et Siro ‘Signe Zo’ (zouglou) - Alpha Blondy ‘Sciences Sans Conscience’ (reggae) - Tiken Jah Fakoly ‘Y’en a Marre’ (reggae) - Douk Saga ‘Sagacité’ (coupé décalé) - Molare ‘Maxi Boucan’ (coupé décalé)

Pages: 1 2 3

Leave a Reply

© 2010 Ink. All rights reserved